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2. Qu’est-ce qui fait de moi une seule et même personne ?

Sommaire

Extraits de John Locke, Essai sur l’entendement humain, livre II, chap. 27 (1690)

2.1. Suis-je mon corps ?

Lire et répondre

  1. §9 : Qu’est-ce qu’une personne, selon Locke ?
  2. Qu’est-ce qui nous permet de savoir que nous sommes une personne ?
  3. §9 et §16 : Sur quoi repose l’identité de notre personne à travers le temps ?
Texte n°1 - Qu’est-ce qu’une personne ?
§ 9. Identité personnelle. Il nous faut considérer ce que représente la personne ; c’est, je pense, un être pensant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante en différents temps et lieux. Ce qui provient uniquement de cette conscience qui est inséparable de la pensée, et lui est essentielle à ce qu’il me semble : car il est impossible à quelqu’un de percevoir sans percevoir aussi qu’il perçoit. Quand nous voyons, entendons, sentons par l’odorat ou le toucher, éprouvons, méditons ou voulons quelque chose, nous savons que nous le faisons. Il en va toujours ainsi de nos sensations et de nos perceptions présentes : ce par quoi chacun est pour lui-même précisément ce qu’il appelle soi, laissant pour l’instant de côté la question de savoir si le même soi continue d’exister dans la même substance ou dans plusieurs. Car la conscience accompagne toujours la pensée, elle est ce qui fait que chacun est ce qu’il appelle soi et qu’il se distingue de toutes les autres choses pensantes. Mais l’identité personnelle, autrement dit la mêmeté ou le fait pour un être rationnel d’être le même, ne consiste en rien d’autre que cela. L’identité de telle personne s’étend aussi loin que cette conscience peu atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée ; c’est le même soi maintenant qu’alors, et le soi qui a exécuté cette action qui, à présent, réfléchit sur elle.
§ 16. La conscience fait la même personne. On voit que la même substance immatérielle ou âme ne suffit pas, où qu’elle soit située et quel que soit son état, à faire à elle seule le même homme. En revanche il est manifeste que la simple conscience, aussi loin qu’elle peut atteindre, même si c’est à des époques historiques passées, réunit des existences et des actions éloignées dans le temps au sein de la même personne aussi bien qu’elle le fait pour l’existence et les actions du moment immédiatement précédent. En sorte que tout ce qui a la conscience d’actions présentes et passées est la même personne à laquelle elles appartiennent ensemble. Si j’avais conscience d’avoir vu l’Arche et le Déluge de Noé comme j’ai conscience d’avoir vu une crue de la Tamise l’hiver dernier, ou comme j’ai conscience maintenant d’écrire, je ne pourrais pas plus douter que moi qui écris ceci maintenant, qui ai vu la Tamise déborder l’hiver dernier, et qui aurais vu la terre noyée par le Déluge, j’étais le même soi ou moi-même que j’étais hier, tandis qu’à présent j’écris (que je sois entièrement constitué ou non de la même substance, matérielle ou immatérielle). Car pour ce qui est de la question de savoir si je suis le même soi, il importe peu que ce soi d’aujourd’hui soit fait de la même substance ou d’autres.

2.2. Puis-je être quelqu’un d’autre ?

Lire et répondre

  1. Ecrivez-une courte fiction qui mette en scène l’expérience de pensée proposée par Locke (choisissez d’autres personnages)
  2. En quoi cette expérience de pensée permet-elle de différencier “l’homme” de la “personne” ?
  3. En quoi montre-t-elle que l’identité de la personne repose sur la conscience ?
Texte n° 2 - Le prince et le savetier
§ 15. Que l’âme d’un prince, emportant avec elle la conscience de sa vie passée de prince, venait à entrer dans le corps d’un savetier et à s’incarner en lui à peine celui-ci abandonné par son âme, chacun voit bien qu’il serait la même personne que ce prince, et responsable seulement de ses actes : mais qui dirait que c’est le même homme ? Le corps lui aussi entre dans la constitution de l’homme, tandis que l’âme, avec toutes ses pensées princières, ne ferait pas un autre homme, mais il demeurerait le même savetier pour tous, sauf pour lui-même.

Complément n°1 : greffer un cerveau dans un autre corps ?

Quels problèmes poseraient ces expérimentations de Robert J. White si elles étaient réellement mises en œuvre sur des êtres humains ?

Extrait de Philosophie et Science-Fiction, Collectif, Vrin, 2000
En 1963, Robert J. White, à Cleveland, entreprit une expérience d’un goût douteux. Avec ses assistants, il était parvenu à exciser un cerveau de singe hors de sa boîte crânienne et à le faire vivre sous circulation artificielle pendant quelques heures. L’électro-encéphalogramme révélait une activité électrique proche de la normale. Le cerveau semblait avoir conservé ses fonctions. A la même époque, d’autres chirurgiens rendirent compte d’expériences analogues dans lesquelles des cerveaux de chiens décapités étaient maintenus artificiellement en état de fonctionnement. L’équipe de White ne s’arrêta pas en si bon chemin. Les cerveaux de singes furent bientôt greffés sur des corps de singes préalablement décapités. Les cerveaux greffés pouvaient ainsi être maintenus en activité pendant quelques jours. White ne se souciait sans doute pas des implications philosophiques de ses expériences. Mais, lors d’une interview donnée à la télévision en 1966, il affirma sans détour qu’il serait possible de greffer un cerveau humain de la même manière.

Complément n°2 : Philip K. Dick

Comparez l’expérience de pensée de J. Locke et l’extrait de la nouvelle de Philip K. Dick, et montrez quelle thèse cela permet d’illustrer.

“Souvenirs à vendre” (Philip K. Dick)
Résumé : Douglas Quail rêve d’aller un jour sur Mars, mais ses revenus ne le lui permettent pas. Il se rend donc chez Rekal Inc., une société qui implante de faux souvenirs. Le gérant, McClane, lui propose de lui implanter des souvenirs d’un voyage de deux semaines sur Mars en tant qu’agent secret. Après l’opération, il aura complètement oublié qu’il s’agit de faux souvenirs.
« Asseyez-vous, Douglas », enjoignit McClane en agitant sa main grassouillette pour désigner une chaise faisant face au bureau. « Alors comme ça, vous voulez être allé sur Mars. C’est parfait. »
Quail s’assit, un peu tendu. « Je ne suis pas très sûr que cela vaille le prix demandé, déclara-t-il. Ça coûte très cher, et autant que je sache, je ne reçois rien en échange. » Ça coûte presque autant que d’y aller pour de vrai, songea-t-il. (…)
« Vous serez convaincu d’y être allé, ne vous en faites pas. Vous ne vous souviendrez ni de nous, ni de cette entrevue, ni de votre passage ici. Dans votre mémoire, ce sera un vrai voyage ; nous vous le garantissons. Quinze jours de souvenirs, remémorés dans le moindre détail. N’oubliez jamais ceci : si un jour vous doutiez d’avoir réellement effectué un séjour prolongé sur Mars, revenez et vous serez intégralement remboursé. Vous voyez !
— Seulement voilà : je n’y suis pas allé, insista Quail. Je n’y serai pas allé quelles que soient les preuves que vous me fournirez. » Il prit une profonde inspiration saccadée. « Et je n’ai jamais été un agent secret d’Interplan. » (…)
« Mr. Quail, reprit patiemment McClane. Comme vous nous l’avez expliqué dans votre lettre, vous n’avez pas la moindre chance d’aller un jour sur Mars ; vous n’en avez pas les moyens et, beaucoup plus important, vous ne présentez pas les qualités requises pour être agent secret chez Interplan ou ailleurs. Ce que nous vous proposons est donc la seule manière de réaliser… hum, le rêve de votre vie. Est-ce que je me trompe ? Non, vous ne pouvez ni être agent secret ni vous rendre pour de vrai sur Mars. » Il gloussa. « Mais vous pouvez l’avoir été et y être allé. Nous nous en chargerons. Et notre tarif est raisonnable, sans mauvaises surprises. » Il eut un sourire encourageant.
— Le souvenir extra-factuel est-il à ce point convaincant ? interrogea Quail.
— Plus vrai qu’un vrai. Si vous étiez vraiment allé sur Mars comme agent d’Interplan, à l’heure actuelle vous auriez oublié la quasi-totalité de votre mission ; nos analyses du système vérimémoriel – la remémoration authentique des grands événements de la vie – démontrent qu’une foule de détails s’évanouissent très rapidement. Et définitivement. Dans le contrat global que nous offrons, les souvenirs sont si profondément implantés que rien n’est oublié. Le matériau qu’on vous injecte pendant votre coma artificiel a été créé par des experts remarquablement formés qui ont passé des années sur Mars ; dans tous les cas, nous vérifions tout dans les moindres détails. »

2.3. Puis-je être deux personnes ou plus en une seule ?

Lire et répondre

  1. Expliquez les deux cas proposés par J. Locke dans cette expérience de pensée
  2. Pourquoi Socrate éveillé et Socrate endormi ne sont-ils pas la même personne selon Locke ?
  3. Qu’est-ce qui permet au Moi de demeurer le même ?
Texte n° 3 - Socrate et le maire de Quinborough
§ 19. Ceci peut nous faire voir en quoi consiste l’identité personnelle : non dans l’identité de substance mais, comme je l’ai dit, dans l’identité de conscience, en sorte que si Socrate et l’actuel maire de Quinborough (1) en conviennent, ils sont la même personne, tandis que si le même Socrate éveillé et endormi ne partagent pas la même conscience, Socrate éveillé et Socrate dormant n’est pas la même personne. Et punir Socrate l’éveillé pour ce que Socrate le dormant a pu penser, et dont Socrate l’éveillé n’a jamais eu conscience, ne serait pas plus juste que de punir un jumeau pour les actes de son frère jumeau et dont il n’a rien su, sous prétexte que leur forme extérieure est si semblable qu’ils sont indiscernables (or on a vu de tels jumeaux).
(1) Quinborough : ville du sud-est de l’Angleterre.

Complément : Dr Jekyll § mr Hide

Lire et répondre

  1. Résumez cet extait de “L’étrange cas du dr Jekyll et de mr Hyde”
  2. En quoi illustre-t-il l’expérience de pensée de J. Locke sur Socrate et le maire de Quinborough ?
Robert Louis Stevenson, L’étrange cas du dr Jekyll et de mr Hyde (1885)
Depuis longtemps ma teinture était prête ; il ne me resta donc plus qu’à me procurer, dans une maison de droguerie en gros, une forte quantité d’un certain sel que je savais être, de par mes expériences, le dernier ingrédient nécessaire ; et enfin, par une nuit maudite, je combinai les éléments, les regardai bouillonner et fumer dans le verre, tandis qu’ils réagissaient l’un sur l’autre, et lorsque l’ébullition se fut calmée, rassemblant toute mon énergie, j’absorbai le breuvage.
J’éprouvai les tourments les plus affreux : un broiement dans les os, une nausée mortelle, et une agonie de l’âme qui ne peut être surpassée à l’heure de la naissance ou à celle de la mort. Puis, rapidement, ces tortures déclinèrent, et je revins à moi comme au sortir d’une grave maladie. Il y avait dans mes sensations un je ne sais quoi d’étrange, d’indiciblement neuf, et aussi, grâce à cette nouveauté même, d’incroyablement exquis. Je me sentais plus jeune, plus léger, plus heureux de corps ; c’était en moi un effrénement capiteux, un flot désordonné d’images sensuelles traversant mon imagination comme un ru de moulin, un détachement des obligations du devoir, une liberté de l’âme inconnue mais non pas innocente. Je me sentis, dès le premier souffle de ma vie nouvelle, plus méchant, dix fois plus méchant, livré en esclavage à mes mauvais instincts originels ; et cette idée, sur le moment, m’excita et me délecta comme un vin. Je m’étirai les bras, charmé par l’inédit de mes sensations ; et, dans ce geste, je m’aperçus tout à coup que ma stature avait diminué.
Il n’existait pas de miroir, à l’époque, dans ma chambre ; celui qui se trouve à côté de moi, tandis que j’écris ceci, y fut installé beaucoup plus tard et en vue même de ces métamorphoses. La nuit, cependant, était fort avancée… le matin, en dépit de sa noirceur, allait donner bientôt naissance au jour… les habitants de ma demeure étaient ensevelis dans le plus profond sommeil, et je résolus, tout gonflé d’espoir et de triomphe, de m’aventurer sous ma nouvelle forme à parcourir la distance qui me séparait de ma chambre à coucher. Je traversai la cour, où du haut du ciel les constellations me regardaient sans doute avec étonnement, moi la première créature de ce genre que leur eût encore montrée leur vigilance éternelle ; je me glissai au long des corridors, étranger dans ma propre demeure ; et, arrivé dans ma chambre, je me vis pour la première fois en présence d’Edward Hyde.
Je ne puis parler ici que par conjecture, disant non plus ce que je sais, mais ce que je crois être le plus probable. Le mauvais côté de ma nature, auquel j’avais à cette heure transféré le caractère efficace, était moins robuste et moins développé que le bon que je venais seulement de rejeter. De plus, dans le cours de ma vie, qui avait été, somme toute, pour les neuf dixièmes une vie de labeur et de contrainte, il avait été soumis à beaucoup moins d’efforts et de fatigues. Telle est, je pense, la raison pourquoi Edward Hyde était tellement plus petit, plus mince et plus jeune que Henry Jekyll. Tout comme le bien se reflétait sur la physionomie de l’un, le mal s’inscrivait en toutes lettres sur les traits de l’autre. Le mal, en outre (où je persiste à voir le côté mortel de l’homme), avait mis sur ce corps une empreinte de difformité et de déchéance. Et pourtant, lorsque cette laide effigie m’apparut dans le miroir, j’éprouvai non pas de la répulsion, mais bien plutôt un élan de sympathie. Celui-là aussi était moi. Il me semblait naturel et humain. À mes yeux, il offrait une incarnation plus intense de l’esprit, il se montrait plus intégral et plus un que l’imparfaite et composite apparence que j’avais jusque-là qualifiée de mienne. Et en cela, j’avais indubitablement raison. J’ai observé que, lorsque je revêtais la figure de Hyde, personne ne pouvait s’approcher de moi sans ressentir tout d’abord une véritable horripilation de la chair. Ceci provenait, je suppose, de ce que tous les êtres humains que nous rencontrons sont composés d’un mélange de bien et de mal ; et Edward Hyde, seul parmi les rangs de l’humanité, était fait exclusivement de mal.
Je ne m’attardai qu’une minute devant la glace : j’avais encore à tenter la seconde expérience, qui serait décisive ; il me restait à voir si j’avais perdu mon individualité sans rémission et s’il me faudrait avant le jour fuir d’une maison qui n’était désormais plus la mienne. Regagnant en hâte mon cabinet, je préparai de nouveau et absorbai le breuvage, souffris une fois de plus les tourments de l’agonie, et revins à moi une fois de plus avec la mentalité et les traits de Henry Jekyll.

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